Chronique "Le lexique de l'actuel" de Pierre-Marc de Biasi 29.07.2008

Sur France Culture

« L’autre jour je vous avais dit mon sentiment assez mitigé au sujet de la bonne gouvernance qu’on nous administre en perfusion pour nous faire avaler les désengagements de l’état et la liquidation du service public. Mais je ne vous avais encore dit que la moitié de la vérité. Je vous avais dit que gouvernance est une sorte de mot valise, moitié gouvernement, moitié manigance… dans lequel on peut voir une sorte de cheval de Troie qui sert à introduire la rationalité gestionnaire au cœur des services de l’état et des collectivités locales. Mais c’est pas tout ! Le mouvement est réciproque. Si la gouvernance parvient à faire entrer de plus en plus de marchés privés dans la république, elle permet aussi, symétriquement, dans l’industrie privée, de doter les chefs d’entreprise et les grands décideurs d’un pouvoir de nature quasiment politique qui restait jusque là le privilège de l’état. C’est le sens de l’expression anglaise « gouvernance corporation », gérer les ressources humaines, traiter l’effet sociétal des décisions, ¬—il faut dire sociétal, social est une insolence…—, définir le dispositif hiérarchique de l’autorité, les instances de consultations, les stratégies de communication interne et externe, régler par la négociation ou par la règle économique les conflits extérieurs ou avec la concurrence, au bout du compte toutes ces taches, qui définissent la gouvernance d’entreprise, est-ce que ça ne ressemble pas comme deux gouttes d’eau aux prérogatives politiques d’un gouvernement ? Mais, parler de gouvernance permet de maintenir un certain flou artistique qui brouille les évidences. Dire « gouvernance » laisse supposer la bonne entente, le dialogue préalable, la négociation gagnant-gagnant, la sérénité d’un consensus amical. Le terme de gouvernance cache à peine la nature politique des rapports de pouvoir qui s’impose en fait aux salariés avec la même rigueur que la politique gouvernementale s’impose aux citoyens ! Encore quelques années d’ailleurs, et le flou artistique finira lui-même par n’avoir plus aucune raison d’être. Si la politique et le rapport au pouvoir sont entrés dans l’entreprise, c’est en toute légitimité. C’est que l’entreprise multinationale représente déjà le véritable lieu du pouvoir. Le virus progresse dans toutes les têtes, chacun finit par y croire, à commencer par les principaux intéressés. Dans les milieux dirigeants des grandes entreprises, on se demande déjà sérieusement si la gouvernance économique à pour seule fonction de réguler les rapports de concurrence sur le marché mondial ? Ou si on ne peut pas déjà aller un peu plus loin et proposer dans la foulée une alternative qui pourrait se substituer gentiment aux principes d’autorité politique de l’état. Rien n’empêche d’ailleurs de garder un Président, un gouvernement, des ministres. Comme ça tout le monde sera content. Ce n’est pas que les entreprises voient dans l’état un ennemi. La plupart du temps, elles en maîtrisent assez bien les décisions, mais le système politique hérité de l’histoire est très embarrassant ! Il fonctionne trop lentement, son emprise sur le réel reste limitée. Vous imaginez : la nation, la citoyenneté, la représentativité, la démocratie… Des principes complètement dépassés dans un monde sans frontières constitué en réalité de producteurs et de consommateurs.

Prenons-y garde, le terme de gouvernance est un virus introduit dans notre langue par les idéologues de l’ultra libéralisme, un virus qui n’a qu’un seul but : nous dégoûter du politique. Nous en dégouter… pour leur laisser… le champ libre !!!"